Le résultat des trois jours, après les rencontres de la première étape en Provence-Alpes-Côte d’Azur, en janvier, confirme un désespoir et une urgence sociale qui touchent toutes les strates de la société : éducation, santé, travail, vivre-ensemble, culture, environnement, pouvoir d’achat, démocratie… Partout, les Français croisés dans les usines, les salles polyvalentes ou sur les marchés appellent très majoritairement à «une reconquête du pouvoir public» et à la fin d’une «technocratie aveugle».

PL Pap Chap

Certains en viennent à douter de tout : «Côté politique, là je commence à partir !» lance un jeune ouvrier de l’usine papetière de Chapelle-Darblay, dans la ville de Grand-Couronne. Sa voix tremble d’émotion et de détresse contenue : «Je suis perdu. Il faut faire vos preuves. À part mes responsables syndicaux, je ne fais plus confiance à personne», ajoute-t-il.

Besoin de maintenir et développer les politiques de solidarité...

C’est que cette usine se noie en plein cauchemar, dont la violence n’a d’égale que l’absurdité : «Elle est rentable et fait des bénéfices. Le site est 100% écologique. C’est un des fleurons de l’industrie papetière française. Mais 196 salariés (sur 366 – NDLR) vont être licenciés parce que le groupe finlandais UPM veut augmenter ses profits. L’État ne dit rien. Je suis scandalisé. C’est quoi, cette société de l’argent roi ? On n’est pas des numéros ou des objets ! Où est l’humanité ?» s’indigne un leader CGT. Tous les signaux pour un maintien de l’emploi vont dans le sens des travailleurs : économie circulaire, écologie, filière stratégique du papier et du bois, et pourtant… «Les salariés sont désarmés depuis la loi sur l’ANI. Le comble, c’est que le groupe UPM touche actuellement le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) pour l’ensemble de ses employés alors qu’il prépare le licenciement de 196 d’entre eux», accuse Pierre Laurent, très remonté devant un gouvernement qui se plie aux desiderata voraces de la finance et dilapide l’argent public.

La dévitalisation de l’industrie va de pair avec celle des services publics, menacés par l’austérité et la baisse des dotations aux collectivités locales. La question est abordée lors d’une rencontre à la Maison des communistes d’Elbeuf-sur-Seine. «Dans ce tour de France, tout le monde fait état du besoin de maintenir et de développer les services publics et les politiques de solidarité. Les départements, c’est 72milliards d’euros de dépenses au service des citoyens qui seront abandonnés au profit des appétits privés», mesure Pierre Laurent devant un auditoire également très inquiet au sujet de l’éloignement de la démocratie programmé par la réforme territoriale. Même son de cloche plus tard avec les retraités de Saint-Étienne-du-Rouvray, dont les pensions diminuent et qui se retrouvent de plus en plus en situation de précarité. Une syndicaliste CFDT y dénonce la privatisation galopante des services de l’assistance à domicile qui déshumanise les rapports entre salariés et personnes âgées.

Le sentiment «que la vie des gens va vers une désorganisation» est présent quelques heures plus tard au marché de Sotteville-lès-Rouen. Marine Le Pen y est passée il n’y a pas très longtemps. «Il faut se battre, argumenter pour que le désespoir créé par le gouvernement ne vienne par nourrir le Front national, car c’est nourrir un monstre contre la République et nourrir un épouvantail qui rabat des voix vers un PS de l’austérité !» déplore une mère de famille. Entre les étals, les candidats PCF et Front de gauche font campagne pour les élections de mars. En Seine-Maritime, un accord départemental inédit a été passé entre le Front de gauche et Europe Écologie-les Verts (EELV). David Cormand, secrétaire national adjoint d’EELV, défend cette union lors d’un point de presse commun avec le PCF à Rouen : «Ce n’est pas une tactique. Les crises environnementales sont liées aux crises sociales. J’écoute avec attention Pierre Laurent quand il parle du coût du capital sur l’humain, mais aussi sur l’environnement. Avant, nous avions une convergence des luttes ; aujourd’hui, c’est une convergence des buts. Cela part de notre base : beaucoup de gens nous disent qu’il faut que l’on fasse quelque chose ensemble.»

... et qu’un mouvement populaire et citoyen prenne de l’ampleur

Pour le secrétaire national du PCF et président du Parti de la gauche européenne (PGE), le rôle des communistes est clair, comme scandé au Tréport : «Il faut construire au-delà des étiquettes. On vérifie tous les jours sur le terrain que les forces disponibles contre l’austérité et pour l’alternative vont bien au-delà des chapelles. Il faut mener un travail de convergences, faire preuve d’un grand esprit d’ouverture et d’unité pour cristalliser un chemin commun à tous les progressistes. Le PCF a une responsabilité particulière dans ce travail. S’il ne le fait pas avec toute la volonté et toute l’audace possible, il se peut que personne ne le fasse.» Il faut, surtout, qu’un mouvement populaire et citoyen prenne de l’ampleur au-delà du travail politique et militant nécessaire. Les raisons de se mobiliser sont nombreuses, comme pour l’école. À Harfleur, les parents se sont unis pour que le collège Pablo-Picasso reste en ZEP. Mais ils sont «dégoûtés par l’insupportable mépris démocratique de dirigeants qui oublient d’écouter en priorité les citoyens qui les ont élus», déplore un parent d’élève. D’autant plus après les beaux discours de l’État durant l’après-Charlie et non suivis d’effet : «L’école est un des éléments clés de la République et de l’égalité. C’est la porte d’entrée vers la culture, la connaissance, l’émancipation. Le discours du gouvernement, qui affaiblit de fait l’école avec des diminutions de moyens, est totalement schizophrénique», abonde Pierre Laurent.

La lutte, même précaire dans certains cas, peut déboucher sur des victoires.

Comme au Havre où les dockers du port sont parvenus, malgré des menaces récurrentes sur le sort des ports français, à obtenir tous ensemble travail égal et salaire égal. Solidaires à l’international, ils observent avec espoir Syriza qui a bloqué la privatisation du port du Pirée, en Grèce. «Qui aurait pu dire, il y a trois ans, qu’Alexis Tsipras allait l’emporter à Athènes ? Il faut reconstruire l’espoir. Il faut que les gens retrouvent le chemin de leur force collective. Il faut que le monde du travail retrouve le sens de son unité. Nous sommes des millions. Nous sommes de loin les plus nombreux. Si nous nous en rendons compte, beaucoup de choses peuvent changer», a rappelé Pierre Laurent. Il le redira sans doute, début mars, dans les Pays de la Loire, à l’occasion de la troisième étape de son tour de France.

Pour une meilleure distribution des richesses. Pierre Laurent, lors des échanges normands, a rappelé que « la France et l’Europe ne manquent pas de moyens, mais sont victimes d’un cancer financier ». Il a fustigé une fraude fiscale des plus riches devenue sport national contre l’intérêt général, et a insisté sur les 54 milliards d’euros de dividendes versés aux actionnaires du CAC 40 en 2008. Partant du constat que 1 % de la population détient 48 % des richesses, il a appelé à une reconquête des ressources.

Aurélien Soucheyre Lundi, 16 Février, 2015L'Humanité